Touvre / Lussac

Touvre / Lussac : jonction à -132m

Article paru dans le magazine Spéléo n°24 [Octobre-Décembre 1996]

Sous la chaleur torride de l’été 1996, le paisible village de Ruelle-sur-Touvre, dans les Charentes, est en intense activité. Plus pécisément dans le parc qui abrite les célèbres sources de la Touvre, zone hydrokarstique complexe qui donne naissance à trois fontaines.

La fontaine du Dormant semble rapidement colmatée au fond d’une vaste vasque. De la fontaine le Bouillant, toute proche, jaillit en revanche un puissant courant, accentué par l’étroitesse de la zone d’entrée. Cette source, explorée dans sa zone profonde à -80 par Philippe Lance, à -133 par Cyrille Brandt en 1989 et enfin à -148, l’année suivante, par Olivier Isler, se présente comme un long couloir très pentu, terminé par une modeste galerie horizontale.

Le virus des profondeurs Charentaises

A une centaine de mètres à vol d’oiseau, nous trouvons la Fontaine de Lussac. Elle est un peu à part et assez complexe, bien qu’en relation évidente avec le Bouillant. Le beau plan d’eau, étendu, peuplé d’algues et autres plantes aquatiques, masque un véritable gruyère de conduits souterrains. Au fond d’un canyon, à -12, se trouve un petit conduit qui descend, par une succession de ressauts à -15, -18, puis -21 et arrive au bord d’un grand puits, lequel dégringole à -75. Là, trois possibilités : un puits direct, exploré jusqu’à -82 par Claude Touloumdjan, puis quatre mètres de plus par Henri Foucard et enfin -90 par Ludovic Giordano, en 1995 où la suite est impénétrable. On peut nage aussi quelques mètres de côté, sur la droite, à -76, où s’ouvre alors un grand entonnoir qui donne à -115 sur une galerie, vaste, encore mal définie et complexe où un courant violent confirme qu’il s’agit de l’actif.

Il semble préférable d’éviter l’aval aspirant, vu en 1989 par C. Touloumdjan jusqu’à -120, qui explore un puits donnant sur une petite galerie horizontale à -125, mais l’absence de courant lui suggère que l’actif n’est pas là. Toujours en 1986, Hubert Foucart découvre une autre verticale, à quelques dizaines de mètres des précédents; après un parcours à -75, il descend à -125.

C’est donc bien un système compliqué, difficile à comprendre, dont l’exploration n’est facilitée ni par la profondeur, ni par la visibilité généralement mauvaise.

C’est donc dans l’espoir d’avancer dans la compréhension du réseau que, dès 1995, nous entamons une série de plongées de reconnaissances dans les différents puits jusqu’à -115, Ludo en profitant pour boucler l’exploration du petit puits à -90. Le virus est conracté…

Jonction Charentaise

Juillet 1996, nous sommes une nouvelle fois au bord de la fontaine de Lussac. En une plongée de 6h30, Ludovic dépasse de sept mètres le terminus du puits où Hubert avait stoppé à -125. Je plonge à mon tour dans la galerie à -115. Je perds l’actif, descend un puits et je me retrouve … dans le petit conduit à -125 où Claude(Touloum) s’était lui même « perdu » en 1986. J’en profite pour palmer une quinzaine de mètres supplémentaires à cette profondeur et je plante le dévidoir dans le sol argilo-sableux pour une future plongée en 1997.

Début septembre, nous récidivons, bien décidés à ne pas perdre l’actif et à trouver une suite. Je descend assez vite à -115. J’évite la verticale qui continue vers -125, ainsi que l’aval. Le courant est relativement violent au départ. Ensuite, je parcours quelques dizaines de mètres à l’horizontale; une petite remontée me conduit à -110 et j’arrive aux lèvres d’un puits. J’amarre rapidement mon fil d’Ariane et commence la descente. Je rejoins le terminus 90 de Claude à -120. Soudain, surprise : à -132 et à deux mètres seulement de mon masque j’aperçois un « beau » dévidoir suspendu dans le vide aquatique. Celui de Ludovic ! Je me retrouve donc dans son puits. Son univers liquide et le mien ne font apparemment qu’un ! Nous nous en doutions un peu. Nous le pressentions mais on attendait cette jonction depuis une décennie. Histoire d’en être bien sûr, je touche le dévidoir de Ludo, mon copain et compagnon de plongée depuis des années. C’est chose faite à -132. La joie est énorme. Les sentiments se bousculent et s’entrechoquent. Je marie nos deux dévidoirs en un joli noeud de raccord.

Une chute liquide à -140

Après la séquence « émotions », je reprend mon exploration, verticalement. Bref, je me laisse tranquillement couler. J’essaie de voir d’autres parois que celle que je longe. Je n’y arrive point. Absorbé par mes observations, je descend de plus en plus vite, un poil trop vite, j’atterris sur un plancher, ou plutôt dans un épais tapis d’argile. Ca a le mérite d’amortir ma chute un peu brutale… dans un gros nuage de touille, à -142. Je sors du brouillard et je continue la première en palmant, cette fois-ci au dessus du plancher d’argile. C’est plat, avec quelques bosses où je m’attends à tout moment de voir surgir la margelle d’un gigantesque puits. Fantasmes ! Toujours -142 et pas de verticale ! 20 minutes. Ce ne sera pas pour aujourd’hui. Je plante mon dévidoir, un de plus, dans l’argile. J’effectue un demi-tour à regret dans la purée de poix, « la main affectueuse sur le fil », pour citer un sacré plongeur suisse. C’est grand, profond et boueux. Surtout ne pas se perdre dans cet espace intérieur. Bon, je suis à la base d’un mur , enfin de la paroi. Je remonte impeccablment tout en ralentissnt au fur et à mesure que je m’extraie des abysses. Dans le conduit de -115, avec le courant dans le dos, le retour est rapide, sans avoir à palmer. Attention, éviter l’aval à tout prix : »pericoloso sporgersi ! » Ouf, franchi. L’ascension est très lente avec le premier palier de -75 où m’attendent, comme d’habitude, deux bouteilles de Trimix que je respire jusqu’à -45. Toujours les mêmes paliers courts, les grappes de bouteilles. La routine quoi ! Enfin à -45, je retrouve les deux bouteilles de 18 litres de Nitrox. Ludo vient aux nouvelles et me soulage de quatre blocs de Trimix, à présent aussi inutiles qu’encombrants. Il m’amène aussi une batterie pour le chauffage ainsi que gants, boissons énergétiques, crème de marron et lecture (San Antonio pour les connaisseurs), histoire de ne pas se laisser « replonger ». Toujours le long enchaînement des stops, tous les trois mètres qui fait le charme (discret) de ces plongées de longue durée, entre la visite des copains, Clément Faujier (mais non ce n’est pas un sponsor) et Bérurier. Je suis à -30. Xavier arrive et va devoir me supporter jusqu’à -21. Il est relayé par Kristian, avec un K, il y tient. C’est comme cela ! -12, je sors de la caverne pour pénétrer dans le canyon d’entrée, à la lumière. Enfin ce qu’il en reste à cette heure tardive de la journée. Je palme doucement vers l’énorme cloche orange fixée à -6. Je me sens bien dans l’eau malgré les déjà six heures d’immersion. A cette profondeur, je respire de l’oxygène pur. J’ai chaud, confortablement installé entre deux blocs de rocher. Je lis les aventures rocambolesques du commissaire San Antonio. L’atmosphère est paisible.

Après 8 heures et deux minutes (pour les puristes !) d’immersion, je crève la surface, heureux de ma jonction. Toutefois, je suis pressé de revenir éclaircir le mystère du gros volume noyé à -142. Gigantesque salle ou galerie cyclopéenne ? Où va-t-elle ? Va-t-elle redescendre ?

Pendant les vacances de la Toussaint, Ludo revient plonger dans la source. Il poursuit au-delà de son ancien terminus de -132. Il palme dans une direction radicalement différente de la mienne, à 90°. Il découvre une trentaine de mètres supplémentaires avant de s’arrêter à -140 et confirme que le secteur est vaste.

C’est donc bien vers des plongées en distance, entre -140 et -145 de profondeur, que nous allons. Sauf surprise… Nous finissons l’année avec le sentiment d’avoir réalisé du bon boulot. Mais l’aventure de la Touvre ne fait que commencer…