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Plongée d’exploration extrême

Mode d’emploi

Petite appartée dans les articles techniques sur la plongée Tek : comment se déroule une grosse exploration en plongée souterraine, aussi appelée « pointe » dans le dialecte spéléo plongeur ou encore plongée complexe.

Nous allons utiliser un exemple concret : une exploration très récente alliant les difficultés de – la distance, 700 mètres de l’entrée.

– la profondeur, – 164 mètres avant l’exploration, – 186 mètres après.

– et donc la durée à cause des paliers : 9 heures 46 minutes dans l’eau.

Mais, si ce type de plongée présente un caractère exceptionnel par bien des aspects, la logique de préparation et de sécurité reste la même que pour n’importe quelle plongée technique.

On se prépare, on planifie, on limite les inconnues au maximum.

Pour les Tekkies branchés : « what if » et « Plan your dive and dive your plan » !

Seule l’échelle change. Au lieu d’une préparation rapide surtout pour un habitué et des plongées standards ,ou par exemple le scaphandre sera toujours le bi- 12litres et les tables déjà prêtes…etc.…Tout devient plus compliqué pour une pointe.

Avant :

1. Choix de l’objectif et moyens d’y parvenir.

Pour cette plongée l’objectif était l’exploration de la caverne au delà de – 164 mètres, terminus précédent.

J’ai donc planifié une plongée dans la zone des – 200 mètres à plus de 700 mètres de l’entrée.

Car j’y étais préparé !

– la forme physique, mentale et technique au moment du choix de la profondeur et du temps maximum seront peut être différents le jour J. Ce délai de préparation peut parfois atteindre un an, et au moins quelques mois dans beaucoup de cas. Il faudra donc veiller à rester en forme et ne pas négliger les aspects techniques .Pour cet exemple, j’ai replongé le plus souvent possible en spéléo (stages/balades) et/ou profond en recycleur. Début mai, en Egypte, après 1 semaine de plongée entre – 50 mètres et – 100mètres (stage trimix) j’ai ainsi plongé 5 fois entre – 65 mètres et – 180 mètres avec le recycleur, afin de l’avoir bien en main en profondeur et de le tester au- delà de – 150 mètres.

Sinon pour la forme physique, pas besoin de décrassage puisque je m’entraîne toute l’année au moins 4 à 5 fois par semaine (course à pied, natation, vélo…).J’ai simplement levé le pied la semaine précédente la plongée.

– la connaissance de la caverne ou du site de plongée :
Par exemple cette caverne est assez labyrinthique et sur plusieurs niveaux. Donc bien que la connaissant de longue date je plongeais à – 60 puis – 90 mètres, puis – 150mètres (zone terminale) un an avant. Puis une semaine avant je retournais à – 70 mètres en recycleur, pour me remettre le parcours bien en tête, surtout en utilisant un scooter, afin de ne pas perdre de temps le jour de la pointe.

En plus, bien sûr, travail sur topographie et rapports des plongées précédentes. Du portage, des étroitures, du courant, (de la pluie les jours précédents ?)Une mauvaise visibilité, des autorisations …

En mer, c’est bien sûr la météo : le vent, le courant la houle…2. Le choix des techniques :

Le bon choix du matériel adapté, surtout à la profondeur et aux rigueurs du milieu.

– le scaphandre : pour ma plongée à –330 mètres l’utilisation du circuit ouvert me semblait évidente. Je n’avais jamais dépassé – 150 mètres en circuit fermé. Et de toute manière personne n’avait dépassé – 270 mètres en CCR.

En revanche l’utilisation du circuit fermé (ou semi fermé) s’impose à l’heure actuelle pour la plupart des grosses explorations en plongée souterraine :

– grosse autonomie

– économie de gaz

– gaz beaucoup moins froid à respirer.

– beaucoup moins de bouteilles à gérer.

– donc possibilité d’utiliser plus d’hélium pendant toute la plongée, voir de l’héliox, ce qui est nettement mieux pour la qualité de la décompression.

Mon Voyager a une autonomie d’au moins 7h. De quoi réaliser toute la plongée jusqu’à l’entrée dans la cloche. Comme mon autre choix technique était de conserver une redondance complète en circuit ouvert, nous avons dû cependant répartir quelques bouteilles de 20 litres dans la caverne entre – 110 mètres (600 mètres de l’entrée) et la cloche à – 12 mètres. C’est encore un peu lourd encore mais en cas de défaillance complète du circuit fermé, cela me permettait de rejoindre la cloche à partir du fond. Et cela a permis à l’équipe de se (re)familiariser avec la caverne.

– le scooter (ou propulseur) s’imposait aussi à cause de la distance à parcourir (merci David !) : plusieurs voyages au départ de la zone profonde (500 mètres de l’entrée) m’ont aidé à choisir un engin qui tracte plutôt qu’un zepp qu’on enfourche. Le premier, bien qu’un peu moins rapide, m’a semblé beaucoup plus maniable dans CETTE caverne.

– la cloche : la possibilité de mettre une cloche a été largement exploitée. Le choix a été entre cloche mobile entre – 11 mètres, – 9 mètres et – 6 mètres ou cloche fixe à – 6 mètres beaucoup plus simple. C’est pourtant la cloche mobile qui a été choisie car elle permettait de passer deux fois plus de temps au sec et au chaud. Près de 4 heures au lieu de seulement 2 heures avec la cloche fixe.

– la stratégie de décompression : les profils ont été simplifiés au maximum avec un cas : temps court et un plus long pour – 180/200 au fond (déjà bien compliqués avec différents niveaux et une grande profondeur à la fin/sinon un jeu de tables plus conventionnel et 2 ordinateurs multi gaz, dont un connecté sur le recycleur, permettaient de faire face à toutes les situations intermédiaires.

La simplicité est préférable même si j’ai passé des heures à calculer différents profils avec plusieurs logiciels différents.

Compte tenu du temps et de la profondeur, l’option « tout à l’hélium », avec seulement 6% d’azote contre le SNHP dans le diluant, a été retenu sans hésitation. Même pour la redondance en circuit ouvert, avec un maximum de 30% d’azote(froid).Exemple de mélanges décompression standards :O2/He

20/50, 40/30, 60%O2, 02 pur ; tous les blocs sont bien sûr analysés, marqués 2 fois/prise de la pression, vérification des pressions, détendeurs…équipés de mousquetons, bloqueurs spéléo pour les cordes.

En sécurité ou si tout est fait en circuit ouvert :

– pour chaque mélange : quantité nécessaire ? A calculer en fonction de la ou les profondeurs ((ou une profondeur moyenne)/Nombre de plongée en fonction de leur volume/pression et du niveau de sécurité désiré (A définir avant).

– gestion du froid : vêtement sec/sous vêtement très performant petzl + arctic 300 Thinsulate Aqualung.

Cloche à partir de – 11mètres.Pas de chauffage électrique car l’eau était à 18 degrés.

– déshydratation : très important pour la forme et la qualité de la décompression : on ne boira jamais assez. Donc beaucoup d’eau (ici avec un peu de fructose, qui se comporte en sucre lent, avec un sachet de produit spécifique à la réhydratation), avec un peu de jus d’orange ou autre boisson de l’effort.

Il ne faut cependant pas en abuser : elle sont vite écoeurantes et peuvent même donner des nausées. Eventuellement des boissons chaudes digestes : thé léger sucré ou soupes.

– Alimentation : sur plusieurs heures il faut recharger les batteries. Gels énergétiques au départ, puis crème de marron, lait concentré sucré mais là encore pas trop de sucre, comme sur les raids. Purées, crème en tube ou seringue. J’ai fini avec du jambon et du magret dans la cloche.

– l’équipe : plus ou moins toujours les même. On les connaît bien surtout dans l’eau et dans ce genre de contexte. Là encore pas d’inconnue.

Tous sont polyvalents mais chacun a sa spécialité, son ou ses domaines de compétences :

Recycleur/cloche/scooter/images/gestion de surface …

Pour cette plongée : une partie de l’équipe du record à – 330 mètres + des gens habitués à cette source. Chacun plongeant selon son niveau et ses compétences ET chacun a son importance dans le dispositif d’assistance :

– installation des bouteilles de sécurité

– mise à l’eau du plongeur de pointe

– montage puis manipulation de la cloche.

– assistance du plongeur de pointe pendant la décompression jusqu’à la sortie (réconfort/prises d’infos, alimentation/réhydratation, photographies…

3. La préparation de la plongée :

– un calendrier de dates disponibles pour tout ou partie de l’équipe :

Rééquipement en fil, portage de bouteilles de sécurité, mise en place de la cloche, ré accoutumance à la caverne pour l’équipe et le plongeur de pointe.

Après ces plongées, mon moral est souvent meilleur…

– Organisation/planification/préparation : en gros qui fait quoi et quand. Il y a des spécialistes, Christian ou Hubert par exemple, qui peuvent ne faire que ça pendant toute la plongée…et c’est sacrément important.

Le boulot de la personne responsable de la gestion surface :

– prendre les décisions

– gérer l’enchaînement des plongées de soutien en même temps que la plongée de pointe/cela a été préalablement préparé/planifié/écrit avec l’équipe : chaque plongée de soutien est elle- même planifié avec son plan de décompression éventuel…

– gérer la sécurité et les dérives en cas de problème : temps plus long, évacuation, décompression en dérive en mer…et en amont donc avoir prévu : la météo, les communications, une assistance médicale et un plan d’évacuation.

– gérer les bateaux si on est en mer (nombre ?ancrés ? différents types…)

Pour cela on a utilisé la liste des participants et du matériel, ainsi que le ou les runtime du plongeur de pointe. En gros l’art de gérer toute cette complexité

En résumé :

– définition du scaphandre nécessaire

– définition de l’équipe de soutien et de son planning

– évaluation des solutions de dérives : temps dans l’eau et tout ce qui s’ensuit/par exemple temps et/ou profondeur plus important.

– élaboration du runtime.

Pendant La plongée :

Le jour J, la bonne mise en place de tout le dispositif aide à mieux gérer le stress, avec éventuellement un soupçon de sophrologie et de visualisation ou l’on revoit toutes les étapes à venir de l’exploration.

Une fois parti, on est en principe moins stressé sous l’eau, mais toujours aux aguets, concentrés sur les différentes tâches techniques à effectuer : vérifier tout le matériel sous l’eau une dernière fois (Bubble check), gérer son scaphandre, ici un recycleur fermé à gestion manuelle, prendre les temps de passage, le scooter, visualiser une dernière fois l’emplacement

De la cloche et son aspect rassurant, des bouteilles de sécurité, piloter le scooter. Puis à 500 mètres, laisser le scooter, et se laisser glisser dans la succession de puits entre – 60 et – 114.En profiter pour descendre un peu les 2 derniers blocs de sécurité de – 60 mètres à – 75 et – 114 mètres. J’y apprécie le travail de rééquipement de Stéphane comme j’ai apprécié le travail des copains lors du dépôt des bouteilles de sécurité .Puis une quarantaine de mètres de palmage jusqu’à – 125 mètres au bord du puits terminal.

Là c’est le gros plaisir, la raison d’être de mois de préparation, surtout après – 164 mètres lorsqu’on rentre en « terra incognita », bref dans la galerie vierge !

Vérification fréquente de la Pression Partielle d’oxygène du recycleur, temps, profondeur, manipulation du dévidoir, recherche de la suite – 170mètres, un long replat, – 180, encore du plat, et un puits de plus, – 186 mètres…un cul de sac t pas le moindre courant depuis un moment. La suite probablement beaucoup plus haut. La prochaine fois !

En attendant, c’est à présent plus de 8 heures de décompression qui m’attendent.

Pour l’instant remontée lente, l’occasion de bien scruter la faille avec le gros phare 21 watts HID Green Force et on y voit comme en plein jour !

Puis premier palier, puis ralentissement à 3 mètres par minute à – 132 mètres, Et l’impression d’être à la maison à 600 mètres de l’entrée !remontée très lente entrecoupée de courts paliers et occupée à fouiller les recoins.

– 54 mètres, récupération du scooter et du troisième relais et décompression sur la route.

Un peu plus tard, Fred, le premier vient aux nouvelles et sera suivi par David, Patrick, François avec son appareil. – 12 mètres et c’est déjà le moment de rentrer dans la cloche. C’est Christian, Marc, Josep et Henri et Michel qui ont pris le relais avec toujours François et Tono…

Après près de 4 heures dans la cloche, je fais surface intensément heureux. Toute l’équipe est là…qui attend la description du fond, mes impressions, les perspectives d’avenir. Car c’est leur plongée aussi.

Après La plongée :

– déjà savourer la réussite à sa juste valeur et ne pas oublier que c’est la réussite d’une équipe.

– dès les paliers, généralement on pense à la suivante, même si l’exploration a été une catastrophe et qu’on s’est juré mille fois de tout arrêter !

Donc dans tous les cas essayer de tirer les leçons de chaque plongée.

Par exemple pour celle- ci, il a paru évident qu’il serait préférable d’alléger la phase d’équipement de la caverne en bouteilles de sécurité.

Négatif :

– Nous n’avons pas tiré le bénéfice total de l’utilisation du recycleur : trop de plongées de pré portage, disons au delà de la zone d’entrée, très facile d’accès. Nous laisserons quelques bouteilles de sécurité/décompression entre – 30 mètres et – 6m, très aisément instalable lors du montage de la cloche, alors pourquoi en priver l’équipe.

L’utilisation d’un recycleur dorsal redondant (deux circuit fermés complètement séparés) et d’un troisième recycleur latéral laissé par exemple avec le scooter à – 54 mètres en sécurité, éviteront les fastidieuses plongées lointaines/profondes de portage, tout en conservant une triple sécurité. Et même plus, au fur et à mesure que l’on se rapproche de la sortie.

Resteront les plongées de rééquipement, qui, si nécessaires, seront éventuellement l’occasion de laisser un bloc de sécu, en plus.

Positif :

– consommation de seulement 60 bars de trimix pour près de 6 heures de plongée hors cloche(y compris les wings). L’option recycleur a permis de diviser par 2 le nombres de portages et de bouteilles dans la caverne.

– – possibilité d’utiliser un mélange proche de l’héliox (6% seulement d’azote juste contre le syndrome nerveux des hautes pressions) sans y laisser une petite fortune, ni surtout craindre de refroidissement dû à l’hélium, puisque les gaz respirés dans le recycleur sont chauds. En revanche à – 186 mètres, clarté totale/absence totale de narcose puis bon état de fraîcheur en sortant de 9 heures 46 minutes de plongée.

L’option « tout à l’hélium » est donc validée.

– utilisation de la cloche mobile qui a permis de ne jamais avoir froid, de discuter avec les copains, de manger solide et de ne pas avoir un détendeur dans la bouche pendant ces 4 heures grâce à l’utilisation d’un groin/masque. (Merci Christian !!!).

Equipement est choisi pour ses performances/solidité/fiabilité. C’est un aspect très important dans la réussite de cette entreprise

– détendeurs ultra performant Apeks XTX 50, 100 et 200 et Aqualung Legend sur le recycleur (alimentation oxygène, air et diluant Trimix) et en circuit ouvert de sécurité trimix. Utilisé par la plupart des spéléo plongeur anglais et lors de ma plongée à – 330mètres sans aucun problème !

Sous vêtement Arctic 300 Thinsulate extrêmement chaud !

– éclairage Green Force Tri star (led) à très longue autonomie sur le casque, 21 watts HID sur poignée main libre et éclairages de secours. Le tout conçu pour – 500 mètres et testé en caisson à – 350mètres.

– montre D9 Suunto très compacte, indiquant la profondeur jusqu’à – 200 mètres et temps en seconde idéal pour un runtime des plus précis.

– recycleur circuit fermé à gestion manuelle Voyager 1 d’Aquatek, non modifié.

Pour la planification, j’ai demandé au constructeur les limites de l’appareil, non pas seulement théoriques, mais testées en caisson et/ou sur machine : au moins – 240 mètres pour l’alimentation en O2 et 300 mètres pour la triple électronique de contrôle de la PPO2.

Ma limite à – 200 mètres pour cette plongée me laissait donc une grosse marge. Je teste l’appareil très progressivement en profondeur :- 111m(épave), – 117m(corail), – 150m(spéléo), – 180m(Dahab en mer), – 186m(spéléo)…

La prochaine étape est donc un appareil dorsal redondant avec deux circuits totalement séparés (10 heures d’autonomie!). Et un autre latéral qu’on porte comme un relais, et qu’on peut déposer en secours pour le retour.

– Petzl : casque/mousquetons pour bouteilles et tout le matériel/tout le système de remontée poulies/descendeurs avec stop/mousquetons. Sous vêtement très chaud.

– Béal : toutes les cordes et fil d’Ariane.

Mille mercis à la super équipe (pas d’inconnue !) :

Fred Badier, Henri Benedittini, David Bianzani, Philippe Bompa, François Brun, Christan Deit (catalogne du nord), Stéphane Girardin (Suisse), Josep Guarro (Catalogne du sud), Sophie Kerboeuf, Kristian Rouannet, Jean Luc Soulayres, Marc Thène, Patrick Tonolini, Michel Ruiz.