Le Jose Illueca

Le Jose Illueca, un cargo espagnol en eaux profondes

Article paru dans le magazine Octopus n°24 [Février-Mars 2000]

19 Avril 1944 Méditerranée, Pyrénées Orientales. Le Jose Illueca, petit cargo espagnol de 47 m. de long, file tranquillement ses 10 noeuds au large de Cap Cerbère. La mer est calme. Soudain, un bruit d’avions. Quelques secondes plus tard une escadrille de 8 bimoteurs de la Royal Air Force Britannique apparaît dans le ciel…

Ce sont des Bristol Beaufighter et des Bristol Bleihem. Le navire est sans défense et les avions s’acharnent sur cette proie facile. Le bateau parcourt quelques centaines de mètres avant de s’enfoncer par l’arrière, puis de couler définitivement dans une mer d’huile. Ces conditions favorables permettront à des bateaux de pêche d’intervenir. 14 naufragés seront emmenés à Cerbère, 13 autres à PortVendres.

Mais pourquoi cette attaque ? Peut-être la pyrite de fer que convoyait le cargo d’Espagne destinée à l’industrie allemande, qui en était à l’époque grande consommatrice.

Juin 1999, à 5 milles de Banuyls, mer calme. Beau temps. François et Patrice viennent de localiser l’épave au sondeur sur un fond de 80 m. Renaud et Denis s’activent déjà pour mouiller dessus. Premier essai. Le second sera le bon.

Sur le petit pont du bateau, c’est l’effervescence. Les trois plongeurs profonds s’affairent, commençant à capeler leurs lourds bi-bouteilles de Trimix, à y accrocher les relais nitrox. Je me mets à l’eau le premier. Mes deux coéquipiers suivent immédiatement. Il y a du courant, mais nous nous rassemblons rapidement sur la corde. Dernière vérification. Tout est OK. La visibilité en surface est excellente, surtout quand on connaît les conditions souvent difficiles de plongée dans la région.

Nous quittons la surface, le soleil, pour vite nous enfoncer dans un bleu qui devient rapidement de plus en plus foncé, obscur. Je vois mes deux coéquipiers filer vers le fond. L’obscurité est presque totale et la visibilité réduite à 3 mètres. Mais le moment est magique.

L’épave est là, magnifique, surgie de nulle part, dans le faisceau de nos phares. Nous planons au-dessus, tous les trois réunis par la même fascination de ce fantôme. 55 ans que ce vieux cargo de 77 ans sommeille dans les profondeurs glacées de la Méditerranée, au large de la côte Vermeille.

Nous sommes à la proue, bizarrement arrondie, caractéristique de ce navire. Une chose me frappe : la multitude de poissons qui ont colonisé l’épave. Des bancs entiers, d’anthias en particulier, nous offrent un ballet rose, bien vivant qui contraste avec la gravité des lieux, quelques gros congres et d’énormes langoustes doivent aussi nous observer, tapis dans les recoins. Autre particularité, le Jose Illueca est nettement moins concrétionné que les autres épaves de ce secteur de la côte Vermeille.

Les filets qui la couvrent se sont fort heureusement abattus sur le pont, mélangés à des vieux cordages, les rendant moins dangereux pour nous, lourdement harnachés. Nous survolons le gaillard d’avant. Nous y inspectons un gros treuil. Un mât de charge s’est écroulé. A quelques mètres, éclairés par nos phares, le château dont le haut culmine à 72 m.

Nous passons par « dessus bord » et glissons doucement le long de la coque. Le bateau est posé bien droit sur un fond de vase que nous touchons à moins 80 m. Grâce à notre cocktail gazeux synthétique, d’oxygène, d’azote et d’hélium, nous pouvons savourer ces derniers instants sur l’épave en toute lucidité, et donc en toute sécurité. Mais il est déjà temps de rentrer, de quitter ce lieu magique et mystérieux. L’ascension commence.

Nous sommes toujours ensemble, soudés, prêts à s’entraider au moindre problème. Chacun d’entre nous, une main sur la corde, un oeil rivé sur ses instruments, l’autre sur ses coéquipiers, remonte lentement, régulièrement. -33, passage sur le Nitrox 36% 02. Nous ralentissons encore notre vitesse de remontée pour accrocher notre premier palier à -24 m. Nous avons quitté avec bonheur l’obscurité et les 12° du fond pour retrouver la lumière et une eau sensiblement plus chaude où nous terminons agréablement notre décompression. Nous retrouvons le monde de la surface. Le « Tazard » de François tangue doucement, bercé par une houle légère où nous attendent Renaud et Denis.

Toute l’opération s’est parfaitement déroulée. L’équipe, bien rodée, est prête pour l’exploration de nouvelles épaves profondes.