Le fond du Foux

Le fond du Foux du Mas de Bannal ?

Article paru dans le magazine Spéléo n°33 [Décembre 1999]

20 mai 1999, dans la garrigue, quelques garçons et une fille crapahutent, de gros blocs de plongée sur l’épaule, souvent avec un ou plusieurs kits de matériel sur l’autre. La procession longe un ruisseau, le traverse, remonte à flanc de collline jusqu’à un gros trou noir où s’engouffrent nos joyeux lutins. Une autre partie du matériel est descendue par un orifice, plus petit et un peu plus en hauteur, à l’aide d’un palan installé par notre photographe Philippe Poulet (auteur de toutes ces jolies photos !).

La veille, son gros tout terrain nous a permis d’acheminer le plus gros du matériel, avec Alban, photographe également, Arnaud et Cédric. Aujourd’hui, nous sommes plus nombreux et nous en profitons pour installer tout l’équipement, cloche comprise, jusqu’à -60 mètres.

30 mai, Cédric va déposer quatre blocs de décompression et deux bouteilles de 10 litres, à -100 mètres, qui viendront compléter mon scaphandre dorsal: deux fois 18 litres et mes deux bouteilles relais latérales de 20 litres. Ces deux dernières me serviront lors de la pointe. Il jette un coup d’oeil sur l’équipement jusqu’à -103 mètres et remonte tranquillement après deux heures de plongée.

Tout est donc prêt pour une longue plongée dans la zone des -200 mètres, prévue pour le week-end suivant. Mais le 4 juin, la veille de la pointe, nous découvrons avec horreur un gros accroc dans ma toute nouvelle combinaison étanche. Réparation. Cette fin de semaine est passée à peaufiner et à retester la combinaison, à présent étanche !

Samedi 12 juin, j’arrive à -162 mètres, bien seul si profond, loin de la surface que j’ai quittée il y a 20 minutes déjà. Au départ, Arnaud m’a suivi, filmant ma lente progression, retransmise en direct sur un « écran » posé au bord de la vasque d’entrée. Une « première » qui permet enfin de faire un peu plus participer toute l’équipe restée en surface. Même les non plongeurs peuvent vivre l’exploration en restant bien au sec. Des scientifiques peuvent observer précisément et ne plus se contenter des descriptions, malgré tout succintes, des hommes-grenouilles. -50 mètres, Arnaud stoppe là sa progression et je continue seul la mienne, enchaînant tranquillement les changements de relais, les étroitures et descentes de puits, vite ralentie par de courtes portions où il faut palmer.

Je flotte dans le Grand Aquifère

-100 mètres, la salle de la Petite Léa, je dépasse mon dernier dépôt de bouteilles de sécurité, déposées là une semaine auparavant par Cédric Darolles. Je mousquetonne au fil la bouteille de 10 litres et commence à négocier un resserement « triangulaire ». Ici s’arrêtent la corde et la zone soigneusement topographiée par Frank Vasseur, qui m’avait fait découvrir cette caverne en 1993.

Enfin, je « flotte » dans le « Grand Aquifère », puits géant exploré en 1995 à -116 mètres et -127 mètres, puis en 1996 à -150 mètres (cf. Spéléo n°22). Le puits vertical, et gigantesque de -110 mètres à -140 mètres, se rétrécit au-delà. La galerie, très argileuse, descend alors par une succession de ressauts jusqu’à -162 mètres (cf. Spéléo n°26) terminus 1998.

Mon dévidoir resté là, planté l’année dernière dans l’argile, pour éviter les manoeuvres trop longues et trop délicates à cette profondeur. J’ai donc juste à m’en saisir, enlever le frein et dérouler le fil d’Ariane vers l’inconnu. A ce moment, ma tension nerveuse, lentement accumulée pendant les semaines de préparation, la séance d’habillage laborieuse où, en plein mois de juin, on sue à grosse gouttes , engoncé dans les trois épaisseurs de fourrures polaires et les 8 millimètres de la Néoprène avec cagoule et gants, a complètement disparu. Déjà, lors des séances de relaxation jusqu’au jour J (ou plutôt P comme Plongée), cette tension est calmée, canalisée. Puis, au moment de l’immersion, cet instant précis où l’on s’enfonce après une ultime check-list dans un autre univers, minéral et obscur, pour y planer en apesanteur, les 200 kilos de matériel ne semblant rien peser, glissant à mi-chemin entre le sol et le plafond.

Une visibilité de quelques centimètres

Je suis à présent entièrement concentré sur le fil à dérouler, à arrimer. « Photographier » la galerie nouvellement explorée, en retenir les pièges, afin d’être sûr de retrouver le bon cheminement, tout à l’heure, lorsque l’argile détachée des parois et du plafond par le palmage, malgré toutes les précautions, aura réduit la visibilité à quelques centimètres… dans le meilleur des cas. Après une soixantaine de mètres parcourus à -163 mètres dans une fracture plutôt horizontale, de deux mètres par trois, encombrée de blocs et de larges banquettes, je débouche enfin, un peu plus haut, dans une salle dont je finis par apercevoir les parois à cinq mètres de part et d’autre. Je suis donc dans une vaste salle d’une dizaine de mètres de diamètre où je ne décèle aucune continuation, pas même au plafond, où je remonte de quelques mètres. Mes recherches dégradent considérablement la visibilité. Je rembobine à l’aveuglette, très déçu de ce cul de sac argileux. Du gaz, il m’en reste ! J’avais prévu une plongée pour -200 mètres ! D’après les données géomorphologiques locales et sans doute un peu à cause de mes fantasmes … bref près d’une demi-heure s’est écoulée depuis la surface lorsque je décide, la mort dans l’âme, de stopper là mon exploration et rentrer « à la maison ». La Foux s’arrêtera là. C’est comme cela pour l’instant. Je tâtonne dans la zone horizontale profonde. Une main sur le fil, l’autre sur les robinets de mes quatre bouteilles relais (2 x 20 litres et 2 x 10 litres) pour éviter un éventuel emberlificotage avec ce fil d’Ariane.

-150 mètres, j’ai entamé la remontée, une fois de plus, résigné à présent à ce qu’elle soit la dernière en ces lieux. -100 mètres, la corde, la première grappe de bouteilles et c’est avec dix blocs que je commence mes paliers de décompression. Déjà plus d’une heure sous l’eau. Dans moins de dix heures, je serai dehors. En attendant 2 minutes par ici, 3 minutes par là et c’est déjà l’étroiture de -70 mètres. On y rigole bien avec ces bouteilles, dans le dos, sur les côtés, dans les mains, à pousser, à tirer, je craque ! Trop d’efforts, trop chaud ! Je garde le strict minimum et je vais instantanément mieux.

-50 mètres, dans le puits, je retrouve Patrick Mignier, toujours ponctuel, une ardoise dans une main, la « paluche » dans l’autre. La paluche est le nom donné dans le milieu industriel de la plongée à cette petite caméra, aimablement prêtée par la société HYTEC, avec laquelle Arnaud a filmé mon départ. Je me trouve un peu nunuche de faire coucou et le signe OK à ce minuscule cylindre métallique, à ce petit oeil de cyclope que Patrick tient dans sa grosse main gauche. Est-ce que la grande profondeur m’a intellectuellement diminué ? A ce point ?

Nouvelle « révolution » dans la gestion de cetype de plongée dit « complexe » : l’équipe de surface connait les résultats de l’exploration en direct avec le premier plongeur de soutien, sans avoir à attendre que ce dernier ne remonte, ne finisse ses paliers. Ce qui peut représenter une économie d’au moins une ou deux heures et autant de temps de gagné en cas de problème. C’est donc comme à la télévision, bien au chaud et au sec, que mes petits camarades peuvent me voir m’entretenir avec Patrick, apprendre que tout va bien, que la pointe, même si la caverne ne se poursuit pas jusque vers les -200 mètres, a permis de découvrir 80 mètres de vierge et de boucler l’exploration commencée il y a déjà six ans.

Sa mission remplie, Patrick remonte sans oublier de me délester de quelques blocs de décompression vides. Je ne suis pourtant pas tout seul. La paluche, et donc l’assistance de surface, garde un contact visuel permanent et peut donc envoyer un plongeur de secours, toujours prêt, dans un délai très court, de l’ordre de quelques minutes. A -30 mètres, je rejoins François Tourtelier, avec qui je discute un brin et qui repart lui aussi avec quelques blocs. Depuis -60 mètres, j’ai commencé une réhydratation méthodique (boisson énergétique, boissons électrolytiques, eau) et une alimentation froide de même type. De même, mon dernier San Antonio est bien avancé lorsque je reçois la visite de Christian Deit, « vieux » compagnon d’exploration depuis des années.

Cela fait plus de quatre heures que je suis dans l’eau, lorsque je commence à utiliser mon gilet chauffant et à ingurgiter des boissons (bouillons, thés) et aliments chauds au moyen de grosses seringues. Quel réconfort ! Pour couronner le tout, à -12 mètres, je dispose d’un masque facial et d’un système de communication. Un peu plus haut, à -6 mètres, une grande cloche de décompression. Vous ajoutez quelques bouteilles d’oxygène, de mélange Nitrox 60, 70, 80% d’oxygène, d’air, des narguilés à longs tuyaux, quelques seringues d’aliments et boissons chaudes, de bons bouquins, « baignant » dans les mélodies des Pink Floyd, le tout ponctué par les allées et venues d’Arnaud.

L’ensemble prend des allures de mission spatiale de routine autour d’une station orbitale, digne d’un film de science-fiction. D’ailleurs, j’écoute Dark Side of the Moon des Pink Floyd et j’ai l’impression d’en revenir, de cette face cachée de la Lune ou, pour être plus exact, de la face cachée de la Terre. Arnaud me fait le coup de « radio Foux du Mas de bannal » sur les douze coups de minuit.

C’est vers deux heures du matin que je sors enfin après 11 heures de plongée, avec l’impression bizarre qu’une page vient d’être tournée : celle de l’aventure du Foux de Bannal, commencée en 1993.

L’exploration de cette caverne a pris pour moi une valeur très symbolique. Elle a vu mes débuts en plongée profonde aux mélanges, à lépoque où j’ai aussi commencé à plonger dans la grotte du Thaïs. J’y ai franchi pour la première fois la barre des -100 mètres, ainsi que Fred Badier, qui la veille avait poussé l’exploration à -99 mètres. Plus tard, Giordano, Poinard, Franck Vasseur (qui a réalisé une vraie topographie jusqu’à -103 mètres) et enfin Cédric Darolles y ont fait aussi leur première plongée souterraine à -100 mètres, jusqu’à la salle de la Petite Léa, qui a grandi depuis. En six ans, j’ai eu aussi la chance et la joie d’explorer 200 mètres de belles galeries vierges entre -100 et -163 mètres, d’apprendre beaucoup, de faire évoluer le matériel, les techniques, les procédures de sécurité et de décompression dans le seul but d’aller plus loin, plus profond, d’explorer de nouveaux horizons.

L’expérience des pionniers

Pour cela j’ai profité de l’expérience des pionniers comme Hasenmayer, Léger, Brandt, Isler en Europe, Exley et plus récemment Bowden aux USA. Je m’intéresse aussi de très près aux expériences de durée en immersion (en mer). Trentes heures sous l’eau pour mon ami Pascal Desbordes, qui dut travailler sur l’alimentation, l’isolation thermique, le mental. Nous nous préparons actuellement en vue de périodes plus longues. Arnaud Legros, mon compagnon de plongée depuis plus d’un an, s’entraînait pour ce type de record et m’avait préparé tout le matériel de communication, de chauffage, le masque facial et tant d’autres choses. Il était surtout un ami cher avec qui je passais beaucoup de temps avec le plus grand plaisir. Il avait 23 ans mais pratiquait la plongée souterraine depuis l’âge de 18 ans. Il est mort quelques jours plus tard , dans ce même siphon qu’il connaissait pourtant bien, à -69 mètres, peut-être victime d’un malaise ? En sa mémoire, la salle terminale sera donc baptisée « salle d’Arno ». Cette salle est belle, grande, située entre -150 et -160, quoique un peu boueuse… Peu importe !

Sa découverte est le fruit d’un siècle d’exploration spéléologique, entre E. -A. Martel qui note son existence en 1899 et cette ultime plongée en 1999…

Données techniques de la plongée

C’est une sacrée histoire de bouteilles que d’arriver à plonger 30 minutes à -163 mètres. En effet, cette plongée a nécessité pas moins de 30 bouteilles, de la 2 litres à la 20 litres, dont 20 blocs pour la décompression entre 15 et 20 litres. Cela représente 40 000 litres d’oxygène, air, Nitrox 30%, 40%, 50%, 60%, 70%, 80% d’O2, ainsi que 3 Trimix de décompression.

Les 10 autres bouteilles ont servi pour la pointe : une de 10 litres laissée à -30 mètres (Nitrox 40% d’O2); une de 10 litres de Trimix intermédiaire déposée à -100 mètres et enfin deux de 10 litres, que j’ai prises à -100 mètres, déposée auparavant par Cédric Darolles. Il faut rajouter deux 20 litres en relais et deux 18 litres dans le dos, remplie de 25 000 litres de mélanges fond Trimix. Pour compléter la liste et être exact, j’avais également deux litres d’air pour mon vêtement étanche. Le total représente 65 000 litres de gaz dont la moitié seulement a été consommée, le reste étant réservé pour la sécurité.

Il faut rajouter une cloche de 1000 litres prêtée par Hubert Foucard et fixée à -6 mètres; un masque facial avec communication et musique à partir de 12 mètres; une caméra vidéo « Paluche » utilisée jusqu’à -50 mètres avec moniteur et écran de surface pour le film et la sécurité (HYTECH); deux gros caissons étanches pour le gilet chauffant incorporé dans la combinaison étanche…

La table de décompression, encore une fois calculée par Jean-Pierre Imbert, pour passer 25 minutes à -200 mètres, a donné comme d’habitude entière satisfaction.

Remerciements

M. Bernard Granier, propriétaire de la cavité, ainsi qu’à toute l’équipe de cette expédition 1999 : Claire Arfeuillère, Cédric Darolles, Christian Deit, Eric Demay, Alban Ferrand, Arnaud Legros, Christophe et Corinne Langlois, Bruno Megessier, Patrick Mugnier (GEK), Didier Mourral (GEK), Philippe Ratoatel, Stéphane Roussel, Philippe Poulet, François Tourtelier (GEK), Franck Vasseur (Céladon)

Remerciements aux sponsors

BEAL pour les cordes installées dans la zone de décompression jusqu’à -100 mètres (équipement et palans) et le fil d’Ariane jusqu’à -163 mètres.

PETZL : kits, casques, et équipements spéléo.

AIR LIQUIDE pour les fournitures de gaz de plongée haute pureté (O2, Nitros, Trimix)

HYTECH, société d’Hydro-Technologie de Montpellier, pour le prêt de la mini-caméra Paluche et tout l’équipement annexe.