Grotte de Thaïs

Grotte de Thaïs : la barre des -90m continue…

Article paru dans le magazine Spéléo n°27 [Juillet-Septembre 1997]


Les belles parois blanches et déchiquetées défilent rapidement, éclairées par mes puissants phares. Je chevauche le gros propulseur orange, couché dessus dans un souci constant d’hydrodynamisme. Harnaché de quatre grosses bouteilles de 20 litres de Trimix, je pars pour une balade de près d’une heure à -90 mètres. Tout a commencé la veille, lorsque l’équipe s’est retrouvée sur le parking de la grotte de Thaïs à Saint-Nazaire-en-Royans, dans la Drôme. Nous étions seulement cinq pour porter la quinzaine de charges dans la zone de décompression, au siphon 6.

Samedi : départ avec Steph qui m’aide à m’équiper derrière le seuil rocheux, si pénible à franchir après le siphon 3, et m’accompagne pendant les cinq premiers siphons de la zone noyée, faisant suite à la jolie partie exondée de la grotte.

Enfin la vasque du sixième siphon; nous sommes loins de la Fontaine de Vaucluse, confortable et facile d’accès. Mais ici aussi les parois sont éclatantes et l’eau limpide ! Ultimes vérifications et je m’enfonce dans la magnifique faille qui plonge directement. Je dépasse rapidement les bouteilles le long de la corde.

Moins 25 mètres ; je dois me coller au sable pour franchir un passage bas. Derrière, ça s’agrandit. oubliés les doutes et les appréhensions du départ, une fois dans l’action, cela va mieux ! Moins 30, je quitte mon dernier Nitrox (Oxygene + Azote) contre un relais Trimix (Azote + Oxygene + Hélium), j’enfourche enfin le propulseur Aquazepp, sélectionne la vitesse la plus rapide et c’est parti !

Moins 54, déjà le haut d’un puits. Descente rapide, le « Zepp » à la main, jusqu’à une courte galerie où hier, Ludo a déposé deux relais Trimix sur un tas de galets noirs. Je me les clippe après avoir abandonné là mon premier relais, en sécurité. Dernier échange donc et je me retrouve avec mon bon vieux quadri 20 litres. Je tire le Zepp sur quelques mètres jusqu’à la lèvre d’un puits qui m’amène à -78. Encore un passage bas dans l’argile.

Moins 80m, je remonte sur le propulseur; quelques virages du début sont pris à la corde, enfin au « fil ». Cela descend encore à -86, en pente douce. A présent, le conduit est droit, de taille moyenne, parsemé de belles dunes, que l’on retrouve dans toute la caverne.

Après cent mètres, le paysage change brusquement d’aspect. C’est à présent dans une faille fortement inclinée, haute de six mètres, large d’un mètre cinquante, que je palme avec le sentiment un peu bizarre d’évoluer dans un univers de travers. 70 mètres plus loin, les parois sont maintenant marronclair. Elles se pincent pour ne mesurer plus qu’une soixantaine de centimètres à l’endroit le plus large. Il est temps d’abandonner mon propulseur à un relais. Je les accroche à un mousqueton au milieu de la faille.

La suite est moins drôle : 15 mètres d’étroiture sévère que Bertrand Léger, mon illustre prédécesseur, avait mis dix minutes à franchir en 1984, en bi 20 litres. Je suis en tri 20 litres et le courant n’arrange pas les choses. Je joue des coudes, ce qui lors d’une précédente pointe avait presque percé mon volume , avec six heures de paliers dans une eau à 10°C, à la clé. Puis, cela s’élargit un peu, un mètre, mais je dois éviter les morceaux de vieux fils arrachés par de violentes crues.

Redescente par une série de ressauts étroits jusqu’à -87 m. Là, je débouche dans une vaste galerie (5 par 4 m) qui prend des allures de salle après les 50 derniers mètres si sinueux et étriqués, où l’on perd un temps (et du gaz !) précieux.

Au milieu, une imposante dune de sable blanc, insolite en de tels lieux. Je la contourne par une légère pente qui m’amène à -91m ; mon terminus 1994. La robinetterie racle dans un bruit sinistre.

Je suis déjà sur ma troisième bouteille et il me reste un peu de temps. Amarrage rapide du fil d’Ariane et je commence enfin ma vraie exploration. Toujours cet étrange mélange d’excitation et de tension, de calme et de concentration, où l’on engrange un maximumd’informations sur la grotte, tout en gérant les nombreux paramètres de la plongée (temps, gaz, fil… ).

Cela fait plus d’une centaine de mètres que je palme dans les -90, lorsque la galerie, toujours aussi large, devient de moins en moins haute, pour plafonner enfin à moins d’un mètre. De plus, il faut chercher le passage le plus évident en évitant les rognons de calcaire où les protectinos de robinetteries raclent dans un bruit sinistre et peu rassurant. Je m’approche de mes limites d’autonomie en gaz et en temps.

Moins 88 ; au delà, le laminoir semble devenir encore plus bas et remonter sensiblement. Le passage semble encore possible, peut-être, avec les bouteilles à l’anglaise (sur les côtés, fixés aux jambes). Est-ce la fin ? Je suis à 535 mètres de l’entrée du siphon 6 et à 820 mètres du début de la zone noyée. Il me reste à nouveau 330 mètres à parcourir entre -80 et -90 m, dont la partie étroite. La possibilité d’une panne de propulseur, comme en 1995, ou de tout autre incident comme pour l’instant, m’inquiète.

J’essaie de sortir de la zone terminale où la visibilité se dégrade rapidement. Le sol est souvent argileux. Soudain, au sol une étrange vision : un ver mi-translucide mi-rougeâtre, d’un dizaine de centimètres, qui se tortille dans le sable; seule présence animale, à part moi, si loin, si profond…

Demi-tour à tâtons et petites sueurs pour retrouver le chemin. Sortie du laminoir, ça va plutôt vite avec le courant dans le dos. Dans la partie étroite, cela cogne toujours autant et j’y vois de plus en plus mal. Enfin voici mon relais et le Zepp.

Séquence « Guerre des Etoiles » avec les particules qui défilent à toute vitesse. 43 minutes après mon départ dans le siphon 6, je suis, de nouveau, à la base des puits.

Moins 70 ; je récupère ma troisième bouteille et je remonte lentement, mon propulseur à la main.

Moins 54 ; je débute la décompression, ponctuée comme d’habitude par la visite des copains qui ramènent les bouteilles vides, l’alimentation et la lecture.

Je sors après 6 heures 30 de plongée dans le siphon 6 dont 5 heures 30 de paliers. Retour rapide jusqu’au lac des Touristes avec Ludo, Steph, Philippe, Paul et Kristian qui sortent les dernières bouteilles. Se hisser hors de l’eau, au seuil, avec plus de soixante kilos n’est pas une sinécure (pas d’effort après la plongée, qu’ils disent !)

Sortir, enfin, de la zone noyée après plus de huit heures d’exploration aquatique. Fatigué mais heureux de ma découverte et réfléchissant déjà aux détails de la future plongée…

Ma prochaine incursion dans la zone profonde me permettra-t-elle de franchir la nouvelle partie et d’éclaircir un peu plus le mystère de la grotte de Thaïs ? Continue-t-elle longtemps à -90 m ? Plonge-t-elle plus profondément, ou remonte-t-ell vers une surface ? Cependant, la combinaison des difficultés telles que l’éloignement du départ, la longueur des zones étroites, profondes, le courant et l’eau froide, rendra toujours ctte plongée difficile, tant physiquement que psychologiquement. Mais l’envie d’explorer toujours plus loin le siphon restera la plus forte.

Historique
Les galeries principales sont connues depuis bien longtemps, comme l’attestent des vestiges préhistoriques. O. Decombaz explore les galeries en octobre 1897 et en dresse la topographie. Michel Letrône franchit le siphon 1, long de 40 mètres, en 1957. En 1965, le GRPS reprend les explorations et installe les plates-formes. En dix ans, ce club progresse de 300 mètres et franchit cinq siphons, totalisant 180 mètres noyés, pour une centaine de plongées. Jean-Louis Camus et Robert Jean, en 1973, plongent le S6 jusqu’à -25 m. Ils ne trouvent pas la suite. Deux années après, Jean-Louis et Bertrand Léger poursuivent le S6 jusqu’à -47 (120 m). En 1979, Bertrand le prolonge jusqu’à -70 (195 mètres). La même année, Frédo Poggia s’arrête à -78 (205 m). En 1984, Bertrand, seul cette fois, plonge au Trimix et stoppe à -87 à425 m de l’entrée du S6. En 1994, Pascal Bernabé prolonge le S6 de 45m jusqu’à -91m. En 1997, il s’arrête à 535 m de la vasque de départ du S6, à -88 m dans une sorte de laminoir étroit.

Remerciements

Pour l’équipe de plongeurs : Pascal Bernabé, Ludovic Giordano, Philippe Moya, Paul Poivert, Philippe Rabatel, Kristian Rouannet et Stéphane Roussel.
Aux commissions Midi Pyrénées et Plongée Souterraine de la FFESSM, et au CDS 81 pour leur aide financière et matérielle.
A Jean-Pierre Imbert pour ses conseils en matière de décompression sérieuse, Robert Jean pour son autorisation à nous laisser explorer sa belle caverne, Marlène et laurent Garnier pour leur accueil chaleureux.