-250 mètres

-250 mètres à Fontaine de Vaucluse

Article paru dans le magazine Octopus n°11 [Décembre-Janvier 1998]

Moins 190, -200, la paroi abrupte défile rapidement, je poursuis ma descente rapide, et toujours pas de câble, ni de robot ! Je décide donc d’aller jeter un coup d’oeil, juste un peu plus bas…
Une semaine plus tôt, tout a été mis en place, en effet, pour une plongée de longue durée, destinée à observer la position exacte d’une « épave » de ROV (robot sous-marin) et de son câble dans le but d’y envoyer plus tard un nouveau robot d’exploration en toute sécurité. Une ligne est installée par Ludovic Giordano jusqu’à -135 mètres, que Patrick Mugnier avait amené à -120 mètres. Dessus, une vingtaine de bouteilles de décompression, dont les deux premières accrochées par Denis Sirven à -110 mètres. Une quinzaine de gaz ou mélanges différents, dont six Trimix, huit Nitrox, de l’oxygène et de l’argon. Et enfin, une cloche de décompression à -6 mètres. Grâce à une organisation bien rôdée, tout est en place dans la journée.

Le samedi suivant, 27 septembre, derniers préparatifs : Gérald Bayrand vérifie la ligne, installe les derniers blocs, pendant que Xavier Clerc repositionne la cloche et pose les blocs d’oxygène à -6 mètres, les Nitrox 70% et 80% Oxygène à -12 et -9 mètres, dans la vasque.

En fin d’après-midi, je me mets à l’eau en compagnie de Paul Poivert qui m’accompagne jusqu’à -55 mètres pour faire quelques clichés. Départ, comme d’habitude, sur une Nitrox 40% Oxygène. A -30, passage sur une 7 litres de Trimix échangée à -110 pour le « mélange fond » contenu dans deux bouteilles de 18 litres dorsales, deux bouteilles de 20 litres en relais et une 7 litres (sécurité). Je suis enfin « dans la plongée ». Face à la paroi, je repère à gauche le cable, puis quittant le talus de pierre en pente douce, je bascule dans la verticalité du gouffre le long du fil.

-135: le plomb, sur lequel je mousquetonne le fil. Je suis prêt, mais plus de cable à suivre. Confiant, je pense le retrouver plus bas.

C’est reparti, -150, je prends de plus en plus de vitesse.

-170 : « ma zone de travail » de l’année dernière.

Déjà -180, c’est à présent le robot que j’espère trouver. Mais malgré mes six lampes, dont 2 x 50 watts, rien !

-200 : je suis bien, il me reste du gaz et un peu de temps. Un peu désappointé de n’avoir rien découvert, je décide donc d’aller faire un petit tour en dessous, juste pour voir…

Des phénomènes étranges captent mon attention…

Très concentré sur mes profondimètres, pour ne pas dépasser -210/-220 maximum, je trouve un peu curieux que les chiffres ne changent pas plus vite, mais rapidement des phénomènes plus étrangescaptent toute mon attention. Cela commence par des tremblements aux extrémités, aux mains en particulier, qui gagnent progressivement tous les membres entiers, jusqu’aux racines et au tronc. Je suis alors entièrement secoué. Dans le même temps, des troubles visuels inquiétants s’installent, dont les plus spectaculaires restent d’incessants changements de distances. Enfin, alors que je suis dans un état de plus en plus léthargique, des nausées et des vertiges apparaissent et vont croissant. Tout de suite, je reconnais les symptômes d’un sérieux syndrome nerveux des hautes pressions (SNHP), dont les effets sont suffisamment alarmants pour que je décide de stopper là ma descente. Je balance donc mon dévidoir dans un talus rocheux tout proche (est-ce le fond ? A moins que cela ne soit qu’une corniche ?) et gonfle rapidement mes Wings, équipées heureusement d’un système d’inflation ultra-rapide.

Quelques mètres plus bas, j’arrête enfin ma folle course dans les abysses. Je viens de terminer ma seconde bouteille. J’avais de toute manière, depuis quelques minutes, l’impression de respirer dans du coton.

Changement de bouteille et passage sur l’un demes bons vieux « Tekstar » (Comex Pro) qui me donne enfin le sentiment, malgré la profondeur extrême, des respirer dans un vrai détendeur ! Un coup d’oeil rapide à mes montres Beuchat heureusement prévues pour 6000 mètres (j’ai de la marge !) : cela fait près de 4 minutes que j’ai dépassé la barre des -200 mètres, d’ailleurs toujours annoncés par mes trois timers (Uwatec). Sur le coup, je ne réalise que vaguement que je suis très profond, mais je n’y pense pas, trop accaparé par toutes les actions à mener pour effectuer une remontée correcte et maîtrisée, visant à contrôler l’éventuelle formation de micro-bulles (selon les conseils de mon ami Jean-Pierre Imbert). Malgré une vitesse plutôt rapide au départ, le temps pendant lequel mes timers restent encore bloqués à -200 mètres me semble pourtant interminable. J’en profite pour retirer du fil pris dans ma palme.

-190, enfin l’impression étrange d’être à la maison. Je ramène ma vitesse, déjà ralentie, à 10 m/minute, l’oeil rivé sur ma montre et un profondimètre.

-140, nouveau changement de vitesse de remontée , à 5 m/minute et sensation un peu bizarre de commencer une décompression à cette profondeur, habituellement la limite pour nos explorations profondes.

-110 mètres : j’atteins mes deux premières bouteilles (Trimix) de décompression. Le premier détendeur fonctionne mal et je passe directement sur le second bloc, puis arrive à résoudre le problème. La myriade des premiers stops très courts s’égrène rapidement. Pas de place pour les états d’âme. Des tremblements me secouent encore un peu, résidus su SNHP, ou prise de conscience lente de la profondeur réelle de la plongée ?

-70 : mon premier contact, Patrick Mugnier, fidèle au rendez-vous. Il vient prendre les premières infos et reste avec moi jusqu’à -50, où Paul Poivert prend le relais.

-40 : Denis Sirven passe et me fait un petit bonjour en partant chercher mae blocs à -110 mètres. Je ne le sais pas encore, mais c’est la dernière fois que je le vois en vie, en plongée. Par la suite, les visites des copains sont régulières et je suis rarement seul.

-21 : les blocs de Denis sont là, intacts…

Au petit matin, je sors enfin, après dix heures et demie d’immersion, dont plus de dix heures de paliers.

Assis sur un rocher, je respire encore 30 minutes d’oxygène avant d’effectuer le moindre effort, pendant que les camarades finissent de sortir les derniers blocs et la cloche. On me confirme l’absence de Denis. Il était l’un de mes meilleurs amis, et sans doute l’un des meilleurs plongeurs que je connaissais. Sa disparition me laisse un immense goût d’amertume, malgré ma joie première en retrouvant là mes amis, mon père, un beau ciel et l’air pur.

Ce n’est donc que plus tard que la question de la profondeur réelle de ma plongée se posera. En termes relativement simples, puisque ce n’était pas une tentative de record, sans besoin d’homologation. Dieu merci.

La conjugaison du temps de descente (4 minutes de descente rapide au-delà de 200 mètres), de la surconsommation de gaz et des différents symptômes du SNHP (à peu près tous, à un stade très avancé), donne une « fourchette » de -250/-300, en restant réaliste, et ce après consultation de spécialistes en la matière. Nous ne pensons pas qu’un Aladin indiquant -19, 6 ou -67, 8 au retour d’une telle plongée soit une preuve beaucoup plus probante.

Le Trimix est sûr jusqu’à 180 mètres. Au-delà …

L’aspect le plus intéressant semble plutôt résider dans le fait que nous avons le sentiment d’avoir touché de près les limites de la plongée « ultra » profonde autonome au Trimix. Peut-être les avons nous largement dépassées. Au Trimix, jusqu’à -180 mètres, on peut descendre vite, « travailler », gérer correctement sa plongée et utiliser des procédures de décompression relativement « sûres », car basées sur des expériences préalables relativement concluantes. Au-delà, la décompression devient beaucoup plus aléatoire, expérimentale, et tous les problèmes de la plongée profonde sont exacerbés. Il y a surtout le SNHP, à cause de l’hélium. Et si on rajoute trop d’azote, on risque une grosse narcose et un mélange trop dense à respirer (essouflement). L’équation, on le voit, devient difficile, voire impossible à résoudre. Et plus on descend lentement, pour éviter ce même SNHP, plus il faut de gaz, et donc de bouteilles et d’encombrement, et plus le « temps fond » devient long, donc la décompression longue et aléatoire.

Ce type de plongée est potentiellement très dangereux et nécessite un engagement, ainsi qu’un entrainement très spécial. Quatre plongeurs dans le monde ont déjà plongé au-delà de -200 mètres : Sheck Exley est mort, Jochen Hasenmayer est paralysé, Nuno Gomez et Jim Bowden ont souffert, à plusieurs reprises, d’accidents de décompression sur leurs plongées les plus profondes et on frôlé de près la catastrophe…