-174 mètres

-174 mètres pour sauver … un robot !

Article paru dans le magazine Octopus n°6 [Février-Mars 1997]

Récupérer deux robots télécommandés en perdition : voilà un prétexte original pour s’offrir de grandes sensations. Une plongée à -174 mètres dans une galerie inondée, près de neuf heures de plongée, Pascal Bernabé et son équipe n’ont pas mégoté sur les moyens.

Moins 160 mètres. Le premier robot est là, suspendu dans le vide par son câble. Une vision surréaliste, avec sa taille respectable (60 x 80 x 60 cm), sa couleur orange criarde, son oeil unique et sa disqueuse à l’avant. Je m’affaire déjà dans ses hélices à grands coups de sécateur, afin de les libérer du fil d’Ariane qui les bloque. Tâche inhabituelle pour un plongeur spéléo plutôt habitué à explorer des galeries vierges en déroulant son fil. Comment en suis-je arrivé là ?

Le 9 septembre, la société spéléologique de La Fontaine de Vaucluse (SSFV) a envoyé un ROV (Remote Operated Vehicle), engin sous-marin télé-opéré qui envoie à la surface des images vidéo de type  » Achille « , en mission topographique dans la fontaine. En plus de sa caméra et de ses projecteurs, il était équipé d’un sondeur. Le but était de mesurer la section de la galerie en divers endroits, celle-ci demeurant encore trop souvent un mystère, malgré les précédentes missions réussies avec robot ou plongeur. Bref, le Spélénaute – c’est son petit nom – s’est pris dans un fil à -174 mètres ainsi que dans un câble appartenant au Sorgonaute III, coincé vers -200 en 1987. Le Spélénaute était prisonnier de la source et allait le rester pendant plus d’un mois.

Pourtant, dés le 21 septembre, la Comex est intervenue en envoyant un engin du même genre équipé d’une tronçonneuse à disque afin de sectionner fil et câble. Mais le lendemain, après un second essai infructueux, le robot de la Comex a fini par se bloquer à son tour de la même manière vers -160 mètres. Déjà mis en préalerte par la FFSV, une équipe rassemblant des plongeurs spéléo expérimentés des quatre coins de la France (et plus particulièrement de Toulouse et Paris) est intervenue à partir du 28 septembre.

Malgré un délai de préparation très court, nous avons planifié deux plongées profondes, ce qui n’est pas une mince affaire sur un gros week-end. D’abord, préparer les mélanges, les étiqueter, analyser deux fois. La routine. Ensuite, acheminer la cinquantaine de bouteilles au bord de la vasque, en Jeep, puis à dos d’hommes. Enfin, installer tous les blocs de décompression, relais ou secours, sur la ligne de décompression jusqu’à -75 mètres, ainsi que la Bulle prévue pour prendre l’oxygène au sec entre -12 et -6 mètres. Un système de poulies et de descendeurs permet de régler sa profondeur.

Frédéric Radier plonge le premier avec pour mission d’évaluer la situation. D’abord, il coupe (assez sauvagement) un câble jugé trop encombrant puis  » glisse  » jusqu’à – 160 où il réserve le même sort au fil entourant le ROV de la Comex. Il sort après 8 heures 30 d’une plongée sans histoire.

Le lendemain, l’équipe réaménage la ligne de décompression. Je m’immerge, confiant, fort d’une organisation très bien rôdée la veille, avec Philippe Bigeard et Jean-Pierre Imbert aux commandes, Fred Vergier et Olivier Bardot au caisson hyperbare. Grâce aux observations de Frédéric, j’ai une idée assez précise du travail qui m’attend et des différentes stratégies envisageables. Harnaché de l’habituel équipement lourd propre aux plongées profondes et de longue durée, c’est avec 6 bouteilles de 7 à 20 litres que je quitte la surface, deux en dorsale, avec le système  » Wings « , quatre sur les côtés. C’est parti pour un voyage de près de 9 heures, en respirant pour commencer un Nitrox 40 % d’02.

-12 mètres : la Bulle de décompression est là, imposante dans la vasque. Je dépasse progressivement les nombreux blocs de 18 à 20 litres accrochés sur la corde par grappes de deux ou trois à l’aide de bloqueurs. Je suis rapidement à -32 mètres. Changement de mixture et c’est reparti. Je respire à présent un mélange à base d’Hélium, un Trimix 12/20/68 (Oxygène/Azote/Hélium). Je sors enfin du nuage de  » touille  » dû aux nombreux allers et retours dans la zone d’entrée et là, c’est l’extase : une galerie immense et magnifique se développe à perte d’éclairage (2 x 50 W). Je descends presque sans palmer, en suivant les deux câbles des ROV. La visibilité atteint 30 mètres !

-85 mètres : je dépasse la dernière bouteille de Trimix posée hier par Frédéric en prévision de mes premiers paliers. -110 mètres : la forte pente d’éboulis que je suivais s’arrête brusquement et fait place à une gigantesque faille verticale où plongent les deux câbles. J’y accroche une petite bouteille Trimix 12/20/68 et passe sur une 20 litres de mélange fond (9/21/70).

-120 mètres : une grosse corniche. Je l’évite et prends de la vitesse. Près de 30 mètres par minute. C’est grisant et très agréable. Mais j’aperçois déjà, vers -160 mètres, le premier robot. Une minute de plus et j’y suis, obligé de gonfler rapidement mes « Wings » pour m’arrêter à sa hauteur et libérer ses hélices, toujours encombrées de fil.

Après être intervenu sur ce premier engin, je reprends ma descente, et rejoins le second à -174 mètres, lui aussi suspendu dans le vide par son ombilical. Je commence par essayer de le dégager d’un autre gros câble, jouant Tarzan dans les abysses. Peine perdue, celui-ci revient sans cesse. Je retourne donc sur le Spélénaute, repère un fil accroché en dessous, le tirant vers le bas, et le coupe. Il semble libre de ses mouvements, je finis de dégager ses hélices. Il devrait pouvoir remonter plus tard par ses propres moyens.

Cela fait près de 20 minutes que j’ai quitté la surface et presque 11 minutes que je travaille entre -160 et -174 mètres. Il est temps de remonter.

En passant à -160, j’observe le ROV Comex sous un autre angle. Son ombilical est entortillé plus haut dans du fil et le gros câble du Sorgonaute III. Je décide donc de sectionner cet ombilical. J’ai pour cette opération, jugée périlleuse, le choix entre trois cisailles, dont deux  » monstres  » spécialement étudiés. Je choisis pourtant mon bon vieux sécateur de jardinage, il fera très bien le boulot. Me voilà donc à -160, agenouillé sous le gros ROV orange, en train de m’acharner sur son pauvre câble. L’affaire est vite entendue. Je prends le bout dans une main et remonte l’engin en laisse. Drôle de colis de 80 kilos. Ca semble un peu trop facile. La lucidité et l’aisance respiratoire procurées à cette profondeur par les 70 % d’hélium sont étonnantes. Les performances exceptionnelles du détendeur Tekstar y sont aussi pour quelque chose. Surtout ne pas se laisser aller à cette sensation de facilité, d’euphorie. Contrôler sa respiration, ses mouvements. Je suis intensément heureux.

-125 mètres. Je ralentis de plus en plus ma vitesse de remontée, à présent limitée à 5 mètres par minutes. -110 mètres : je récupère au passage mon bloc Trimix et rejoins mon palier de -95 : 2 minutes. C’est le premier d’une longue série de 28 qui durera 8 heures. Mais loin devant, beaucoup plus haut, j’aperçois une faible lueur qui se rapproche doucement, hésitante. C’est Benoît Poinard qui descend lentement vers notre premier rendez-vous. C’est à -80 mètres que nous faisons la jonction. Prise d’infos rapide des paramètres de ma plongée et poignée de main chaleureuse, tout ça si tranquillement et efficacement. On a l’habitude. Il récupère mes blocs vides, le ROV et rejoint ses propres paliers. Je continue les miens, pour l’instant très courts.

-72 mètres : 2 minutes. Passage sur le Trimix 20/30/50 (02/N2/HE). Je suis encore très accaparé par la gestion de mes arrêts tous les 3 mètres, l’ceil rivé sur ma console regroupant une montre et deux profondimètres.

– 45 : 7 minutes. Passage sur Nitrox 30 % d’02 et petite visite de Philippe Moya qui vient aux nouvelles et récupère les bouteilles vides. – 30 : 15 minutes. Nouveau changement de mélange et passage sur le Nitrox 40 % d’02. Patrick Mugnier m’aide à remonter des bouteilles sur la corde et me fait un brin de causette (par ardoise interposée, comme d’habitude).

-21 mètres : 30 minutes. C’est du Nitrox 50% d’02 que je respire à présent. François Bertrand me rend visite avec sa caméra, ainsi que Philippe Rinaudo. -12 mètres moment délicat du décapelage de la 20 litres dorsale et des « Wings » et entrée dans la Bulle au sec afin de respirer l’oxygène pur en toute sécurité, aidé par mon vieil ami Philippe Griffet, compagnon de ma toute première plongée, et du dévoué Kristian Vouannet.

Les temps s’allongent démesurément pour atteindre 70 minutes à -9 mètres et 2 heures à -6 mètres. Pour les changements de niveaux, Philippe et Kristian remontent la cloche avec un système mis au point par Robert Foucard pendant que j’attends, respirant toujours au narguilé. Pendant ces longues heures, je partage mon temps entre la lecture (San Antonio pour les connaisseurs) et l’absorption de nourriture concentrée (crème de marron et lait concentré, toujours pour les connaisseurs) sans oublier de boire abondamment (1 litre par heure), Isostar et eau plate en alternance. Vive le système pipi !

A 3 heures du matin, je sors très en forme après 8 heures 41 minutes d’immersion. Mon état de fraîcheur en dit long sur la qualité des tables calculées par l’ami Jean-Pierre Imbert et l’efficacité des quatre dernières heures passées au sec dans la Bulle à respirer l’oxygène.

Le jour suivant, sur décision du SSFV, le ROV de la Comex libéré la veille retourne au secours de son petit camarade, remonté à -143 et coincé à nouveau à cette profondeur… Au cours de cette opération, l’Achille Comex se bloque à son tour à -111 ! Impression de déjà vu. Petite lassitude et rires nerveux… Ainsi le 12 octobre, nous avons la joie de revenir à la Fontaine de Vaucluse.

Remise en place de la cloche à -12, du caisson, des bouteilles de décompression. Toujours dans le même ordre, Frédéric Badier se met à l’eau pour -111 mères et ressort 3 heures plus tard, l’Achille de la Comex à la main. Je pars à mon tour pour -143. Toujours le même plaisir de descendre vite dans cette eau limpide où, dès -110, j’aperçois le Spélénaute. Quelques coups de mon bon vieux sécateur bien placés et cette fois je n’hésite pas à m’attaquer à son ombilical. Après 10 minutes de plongée, c’est à nouveau en tenant un ROV en laisse que je remonte, plutôt lentement, un peu péniblement d’ailleurs. Il a un peu pris l’eau et semble légèrement négatif. Mais enfin avec l’hélium, c’est presque la routine.

À -45, je refile le bébé à Christian Deit, et après moins de 5 heures de plongée, je sors soulagé et conscient que toute l’équipe a bien bossé et acquis un savoirfaire utilisable tant en exploration que sur des secours. Il ressort aussi de cette passionnante expérience que la plongée humaine profonde en spéléo a encore de beaux jours devant elle, en association avec des robots lorsque c’est possible. Mais elle reste dans de nombreux réseaux profonds, voire ultraprofonds, le seul moyen d’intervention.